« vers une autre ingénierie culturelle – un chantier ouvert et partagé »

De quoi s’agit il ?
D’une ingénierie qui travaille les cadres, les modalités, les outils d’une action culturelle publique permettant non seulement l’interaction entre les différents acteurs, mais aussi leur implication, leur co-responsabilisation, y compris les acteurs que sont les habitants, les citoyens eux-mêmes. Et de favoriser des dynamiques de co-élaboration des projets1, des diagnostics de situation ou des processus d’évaluation.
Pourquoi impulser une telle démarche ?


 

Une intelligence collective à valoriser et à considérer

 

Nombre d’acteurs culturels – à la fois des professionnels, des responsables associatifs, des élus, des artistes – soulignent la nécessité d’espaces d’élaboration conjointe, formalisés, en constatant que ces espaces n’existent pas.

 

Certains expriment que les ‘énergies’ sont présentes et ne demandent qu’à s’allier, mais qu’il n’y a pas de cadre pour cela. Plus généralement, ils observent que, sur les projets culturels eux-mêmes, on réunit les tutelles mais les acteurs culturels et le citoyen ne sont pas sollicités pour demander quels sont les enjeux de chacun, quels sont les problèmes, les difficultés et les initiatives existantes.

 

Cette professionnelle témoigne que lorsque ces espaces existent, cela mobilise une intelligence collective… qui n’est pas considérée au quotidien : tout ce qu’on pourrait apporter ne se retrouve pas ensuite.
Ou encore cet élu qui précise que des lieux d’intelligence collective existent, mais on ne sait pas comment les capitaliser. On a besoin de proposition de cadres, de recenser tout ce travail, d’arriver à le généraliser : en tout cas, rien n’est écrit2.


 

Un espace d’intermédiation à reconnaître et à conforter

Ces constats et analyses conduisent à identifier ce que l’on pourrait appeler un espace d’intermédiation3 entre d’une part, l’institution de la culture, incluant ses décideurs territoriaux et nationaux, et d’autre part la société civile composée de la population bien entendu et des artistes en émergence, des jeunes chercheurs, des associations porteuses d’innovations…

 

 

Nous situons cette autre ingénierie culturelle en accompagnement de cet espace constitué d’un ensemble d’instances et d’acteurs qui assure peu ou prou cette fonction d’intermédiation tel que les services culturels des collectivités territoriales, les organisations professionnelles du champ culturel et artistique, les centres de ressources, etc… Espace qui devrait être doté d’outils permettant de nourrir la réflexivité sur les conditions de l’action culturelle publique et, en outre, de saisir les aspirations, les attentes de la population, les pratiques culturelles de celle-ci dans toute leur complexité. Il s’agit donc d’écoute de ce qui se fait, de ce qui se transforme dans la société.


Quelles méthodologies mettre en œuvre ? De quels outils se doter ?

Dans le cadre des études que nous réalisons, nous considérons l’ensemble du processus à l’œuvre : entretiens qualitatifs auprès de la population, entretiens et ateliers avec les professionnels de la culture ainsi que d’autres partenaires, les élus, les responsables d’associations, présentation publique des résultats avec la participation d’artistes…

Il s’agit là de mettre au cœur la relation4 et de travailler l’ensemble des pôles de la relation (élus, acteurs culturels, artistes, citoyens, partenaires des autres secteurs : économique, éducation, social, jeunesse…).
Ce qui doit être central, nous semble-t-il, si l’on veut comprendre une situation culturelle locale, c’est l’analyse de cette relation, de cette interaction dynamique, et de la manière de l’informer, de la valoriser, de la mettre au centre. Quelles sont ses inventivités, ses potentialités, ses freins, voire ses blocages ? A minima, cette relation relève de l’écoute réciproque, qui devrait être une pratique ordinaire dans la culture, mais le but est que cette relation soit prise en compte dans le processus de décision lui-même, de nature donc politique. Nous parlons ainsi de ‘politique de la relation’.

Nous considérons notre rôle comme celui d’un élément-tiers, qui propose méthodes et outils en fonction des enjeux et des objectifs formulés, sans se substituer aux acteurs et dans un esprit donc de co-élaboration. C’est pourquoi nous concevons nos études comme des études- actions5 ancrées dans une logique d’accompagnement du changement6.

Toutefois, cet accompagnement demande du temps et il s’inscrit dans un processus long qui n’est pas toujours compatible avec les conditions et les moyens que les commanditaires peuvent réunir

C’est la raison pour laquelle nous nous sommes attachés à produire également des formats courts d’intervention, réactifs, mobiles, et qui, effet non secondaire, permettent de sortir de la lourdeur des procédures d’appels d’offre : ces processus peuvent ainsi se conduire dans le cadre d’un nombre de journées variant de 5 à 12 journées.


Les formats mis en œuvre peuvent ainsi être constitués :

d’ateliers de travail

Ces ateliers7 avec les professionnels, des élus, des associations sont bien entendu élaborés à partir de problématiques différentes selon les ‘terrains’ et selon les contextes. Ils ont pour but de préfigurer une manière de travailler ensemble en confrontant les expériences, les logiques d’intervention et les points de vue des différents acteurs concernés. Notre rôle est aussi de permettre l’expression de chacun des acteurs, de garantir la coprésence de points de vue différents et divergents, et donc de réunir les conditions pour une parole qui ne soit ni imposée, ni sacralisée mais une parole mise en travail, matière pour la production de savoirs, de propositions opérationnelles et fiables.

La construction d’une telle parole collective entraine une mise à distance et l’élaboration d’une pensée qui permet de sortir des seules logiques professionnelles et sectorielles, pour entrer dans la possibilité d’une politique publique.

des séminaires d’équipes

Tout comme chaque atelier est organisé à partir d’une problématique précise, ces séminaires

prennent appui sur une situation concrète de façon à apprendre de ce qu’on fait.

Cela suppose aussi de partir des difficultés rencontrées considérées ici comme de précieuses alliées : c’est là où peut résider l’invention, le modifiable… tout en incluant les outils pour travailler les situations de blocages tant il est difficile de passer d’une logique de décision et d’action ‘verticale’ à une logique ‘horizontale’.

En effet, ce qui est apparu ces dernières années, c’est une injonction8 généralisée à développer de la transversalité pour faire des économies : « travaillez ensemble, venez groupés, demandez des subventions… mais à plusieurs… ». Il y a une injonction politique à la transversalité, mais pas toujours de volonté politique à la co-élaboration.

Ainsi, les modalités de fonctionnement et de décision restent le plus souvent sur des schémas verticaux. Cela génère une souffrance due aux aspirations de plus en plus d’acteurs culturels qui souhaitent s’investir dans de nouvelles logiques d’action, mais qui ne trouvent pas dans leur quotidien les conditions pour ce faire.

un outil spécifique : l’accompagnement et l’analyse de pratiques professionnelles.

 

Quel est cet outil ? Exprimée en une phrase, l’analyse des pratiques est faite par les acteurs eux-mêmes, avec le groupe comme soutien, de façon à travailler la capacité à la coopération ainsi que les conditions qui la permettent9.
Dans ces travaux – pouvant du reste réunir aussi bien des artistes, des responsables associatifs que des professionnels de la culture – on peut dire que chacun(e) se fait ‘ethnologue’ de sa propre pratique en s’ancrant dans celle-ci, en mettant en jeu son expérience et les difficultés rencontrées. En ce sens, cette démarche peut contribuer à une évaluation partagée des projets et des actions.
10

 

D’autre part, ces temps d’analyse des pratiques professionnelles prennent toute leur ampleur lorsque l’outil lui-même est transmis aux participants, c’est à dire lorsque ceux ci peuvent se l’approprier en le mettant en œuvre eux-mêmes lors des travaux, accompagnés de la supervision des intervenants.11

 

Claude Paquin et Geneviève Goutouly Paquin, consultants et formateurs, agence d’ingénierie culturelle TERTIUS.

numecc81riser-2

1 Nous pensons par exemple au processus que nous avons conduit de co-élaboration du projet scientifique et culturel de l’Abbaye Saint-Vaast à Arras regroupant le musée des Beaux-arts, la médiathèque centrale, le conservatoire à rayonnement départemental et l’office culturel de la ville.

2 Les propos cités ont été exprimés notamment lors des Rencontres des directeurs des affaires culturelles d’Ile-de-France du 31 mai 2013 réunies aux Archives Nationales : « la culture comme promesse d’une métropole citoyenne ».

3 Ce schéma s’inspire de celui mis en œuvre par Simon Brault à Montréal et théorisé par le professeur Cohendet, présenté récemment aux Journées Economie et culture du DEPS – ministère de la culture et de la communication – réunies à Nantes en février 2013. La coopération de trois niveaux d’instance y était décrite pour expliquer la dynamique créative de Montréal : l’upperground représentant tout ce qui est institué, toutes ‘les firmes’ et les équipements culturels proposant une offre imaginative sur ‘un marché’ ; l’underground étant constitué d’un ensemble d’acteurs, de créateurs, de chercheurs n’ayant pas nécessairement pour projet d’aller sur le marché mais voulant faire connaître et reconnaître leurs productions et leurs recherches, et le middleground étant ce ‘milieu’, cet espace, cette médiation permettant les rencontres, les croisements, la germination des projets…

 

 

4 Nous avons employé ce terme dès 1996 pour répondre à la demande d’étude des publics de la ville de Champigny. Nous avons alors proposé de prendre en considération :
– d’une part, le pôle constitué par les habitants eux-mêmes et leurs rapports à l’offre culturelle, mais aussi leurs propres conceptions de la culture, leurs pratiques, leurs attentes et leurs aspirations,
– d’autre part, le pôle constitué par les professionnels, les différents partenaires, les élus avec leurs représentations, leurs analyses, donc les subjectivités de l’ensemble des acteurs de cette relation. Comment les professionnels, les décideurs perçoivent, interprètent le public, la population, le territoire ? Nous avons renouvelé ces travaux par exemple à Saint-Quentin-Yvelines, à Saint-Ouen, en Province Nord – Nouvelle Calédonie… www.tertius-culture.com

5 parfois dénommée par le commanditaire lui-même, ‘recherche-action’ comme pour la Ville des Lilas.
6 La participation des habitants dans les études commanditées – Entretien par Marie-Christine Bordeaux dans la revue L’Observatoire n° 40.

7 Ils durent une demi-journée et regroupent de 20 à 25 personnes en moyenne qui sont invitées (ou peuvent demander à l’être). Elles reçoivent, avec l’invitation, un document détaillé sur la problématique de l’atelier. Les règles de dialogue ne reproduisent pas les hiérarchies locales. L’atelier n’est pas un simple lieu de circulation de la parole : il est rythmé par deux moments où chacun prend le temps de réfléchir et de reformuler par écrit puis à l’oral. Si bien qu’un bon atelier est un atelier où le groupe prend le temps de se taire… et d’être dans une écoute active des autres – idem article cité ci-dessus.

8 Marie Christine Bordeaux (dir.)« Entre arts et sciences », Culture & Musées [19], juin 2012, introduction p. 13-23

 

9 Un article paru dans le cadre de la plateforme Culture Collectivités Territoriales de l’OPC intitulé « L’accompagnement et l’analyse des pratiques professionnelles pour les métiers de la culture dans les collectivités territoriales. » présente ce dispositif. Il est à votre disposition sur : http://www.tertius.fr/wp-content/uploads/2013/04/tribune11-12avril.pdf 10 comme par exemple, le processus en cours avec le service culturel de Champigny-sur-Marne où il s’agit de co-produire des outils de connaissance, de suivi des publics ou avec le CG du Bas-Rhin où l’intervention a eu pour but une meilleure prise en compte des contextes territoriaux pour permettre le passage à un profil d’agent de développement culturel.

11 Parmi les processus de transmission en cours :

* INSET Dunkerque à Paris : cycles 2013 et 2014 d’accompagnement et d’analyses des pratiques
* Université Paris10 Nanterre – départements arts du spectacle – master ‘mise en scène et dramaturgie’ en janvier 2012 – à partir de septembre 2013. Durant ce séminaire d’une semaine sur ‘la production dans le spectacle vivant’, le travail est resté centré sur la production mais il s’est agi, appuyé sur cette méthodologie, d’accompagner le groupe à devenir un groupe ressources pour chacun de ses membres et de considérer les conditions de la mutualisation dans le champ
concurrentiel de fait du spectacle vivant,
* à l’Observatoire des Politiques culturelles de Grenoble – Institut d’études politiques, dans le cadre du Master 2 « Direction de projets culturels » – janvier et mai 2013