Politique culturelle :
attractivité et économie d’abord ?

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[ Article publié dans la revue La Scène, mars 2013 ]

Sous les motifs de la promotion de l’économie créative, de la constitution de « clusters », de l’attractivité des territoires ne se joue-t-il pas autre chose qu’une simple mise à jour de la dimension économique de la culture ?

Tout d’abord un constat : depuis la mise en place des politiques culturelles par la puissance publique, différents registres de justification et d’action ont constamment cohabité. Selon les contextes socio-politiques, les enjeux du moment, les rapports de force à l’intérieur du champ culturel, tel ou tel registre prend le pas.
[…]
Le registre « économique » quant à lui, n’est-il pas actuellement en train de prendre le dessus et « d’aspirer » les autres finalités des politiques culturelles ?
D’autant plus que s’associent à ce phénomène des procédures évaluatives des activités culturelles et artistiques à forte tendance quantitative / chiffrée à un moment où les indicateurs qualitatifs sont plus que nécessaires pour rendre compte de la complexité des dynamiques culturelles en jeu.
Pourquoi s’interroger aujourd’hui sur la dimension économique de la culture, alors que cet argumentaire pour justifier l’intervention publique dans le champ culturel date d’une trentaine d’années ?
En effet, des acteurs culturels de grandes villes, y compris certains élus, persuadés que les politiques culturelles ne pouvaient pas valoriser que les lieux labellisés, structurés, institutionnalisés, ont pris en compte des démarches individuelles, l’engagement de très-petites-entreprises créatives, ont ouvert leur conception des politiques culturelles à un champ plus vaste intégrant tous les domaines de la recherche et de la création : l’architecture, la mode, la gastronomie, le design, les TIC… Le foisonnement des initiatives, l’implication des individus, des passionnés, amateurs-contributeurs, ouvraient de nouvelles perspectives, de possibles débordements des structures figées, cloisonnées, certaines études territorialisées 1 soulignant cette volonté des individus de vouloir être des acteurs. Cette aspiration individuelle à l’expressivité, à la créativité devenait un gage de l’implication possible des citoyens, de la jeunesse. Il fallait soutenir, accompagner ces initiatives de l’économie créative qui devenait un enjeu culturel, économique de développement du territoire…
La volonté de travailler sur les différents éléments d’une filière, la création de « clusters » 2 devenait une réelle perspective de dynamisme, d’attention à l’émergence, à la recherche et l’innovation, à la création.
Mais comment, dans une perspective de rénovation des politiques culturelles locales éviter une dérive où le seul enjeu ne serait qu’économique, où la confusion avec les pôles de compétitivité serait entretenue, où l’objectif exclusif serait la compétition internationale, l’attractivité du territoire ?
Si on prend appui sur des travaux de recherches relatifs à l’économie créative en France 3, on peut dire, avec l’économiste Michaël Storper, qu’il y a à préciser ce dont on parle : les termes de créativité et d’innovation étant trop souvent employés l’un pour l’autre « dans un contexte de développement de l’approche instrumentale ou utilitariste de la culture comme moyen de stimuler l’économie 4 ». En effet, si « la créativité est l’utilisation permanente d’un espace – et de ses ressources – ouvert par un certain nombre de facteurs économiques et sociaux, matériels et culturels, pour renouveler en permanence les contenus et les formes esthétiques », l’innovation quant à elle « désignerait plutôt la remise en cause du cadre de la créativité elle-même, dans les modalités de sa médiation, de ses ressources, de son cadre productif, des champs de la réception 5 ».
Autrement dit, l’amalgame des deux termes favorise la tendance actuelle à soumettre l’ensemble des « activités culturelles » à une mesure des retombées objectivables et mesurables autrement dit du rendement, alors que si, pour l’innovation cette mesure est possible, ce qui relève de la créativité / de la création n’a pas lieu d’y être soumis. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas à apprécier, en aval de la créativité, comment celle-ci est accompagnée, soutenue, « transformée », diffusée le cas échéant 6.
D’autre part, il nous semble qu’il y a à interroger la tendance à créer une alternative à l’institution, sans toucher à celle-ci, c’est-à-dire sans la volonté politique d’accompagner son évolution, en oubliant que l’institution c’est aussi des hommes et des femmes avec lesquels travailler, dialoguer et pour une partie d’entre eux, partageant cette même aspiration à la transformation de leurs champs d’action.

Quels sont les effets de cette confusion sur les fins et les moyens
de la dite « économie créative » ?
Nous faisons partie des acteurs culturels, chacun dans ses fonctions et ses responsabilités, qui ont favorisé l’ouverture des politiques publiques de la culture aux enjeux du développement des territoires.
Pour autant que constatons-nous aujourd’hui ?
Il n’est pas rare que les équipes culturelles, les cadres, voire les élus chargés de la culture eux-mêmes, ne soient pas ou plus associés à la décision, même si cela concerne directement le champ culturel, lorsque les enjeux sont de nature économiques et relatifs à l’attractivité et au développement du territoire.
Autre effet : la transversalité tant souhaitée entre les politiques publiques amène le plus souvent à une minoration des politiques culturelles, parfois même au nom du développement durable et de sa logique de « pilier ». La culture est soi-disant devenue incontournable mais à condition qu’elle adopte les logiques stratégiques et opérationnelles des décideurs pour lesquels le développement économique à court terme prime sur « le reste ».
Les évaluations de tout ou partie de la politique culturelle des collectivités territoriales tendent à être confiées à des cabinets de marketing et d’audit des politiques publiques. Alors que l’actualité réclame des processus d’évaluation qui s’inscrivent dans une perspective de changement où le sens, le pourquoi et le comment de l’action culturelle et artistique ne sont pas oubliés au profit d’analyse quantitative du remplissage des salles et où les retombées économiques directes ou indirectes des projets culturels, leur médiatisation, deviennent les premiers critères de la valeur à mesurer.
Qui cela sert-il ? C’est, à tout le moins, une question à travailler. L’analyse de l’interaction entre les acteurs en présence, à la fois au sein de l’administration territoriale et parfois aussi entre les élus eux-mêmes en charge de telle ou telle délégation, montre qu’avec l’émergence de la problématique de l’économie créative, une nouvelle configuration du pouvoir sur le champ culturel local est en train de se mettre en place.

En résumé, quelles orientations impulser aujourd’hui ?
Travailler avec les élus sur les dérives économistes touchant la culture et les choix stratégiques qui la positionnent exclusivement sur des enjeux d’attractivité. Assurer la montée en puissance des professionnels de la culture sur les nouveaux enjeux des politiques culturelles, notamment en leur permettant de s’impliquer dans les processus d’évaluation de l’action culturelle publique. L’évaluation est d’abord le résultat d’un rapport social. La condition minimale pour que ce rapport social soit effectif, est que les acteurs culturels assument pleinement leurs responsabilités en la matière c’est-à-dire en participant à la co-construction des critères et des indicateurs d’évaluation.
L’évaluation n’est pas qu’une question technique, c’est aussi une question politique. Par conséquent, cela concerne les citoyens eux-mêmes qui souhaitent que les conditions soient proposées pour faire advenir leurs places en la matière. Étude après étude, nous observons combien les attentes de la population, dans toute sa diversité, quel que soit le milieu social, sont vives à l’égard de la vie culturelle et artistique. Et la demande des citoyens se situe nettement du côté des pratiques, de l’implication dans cette vie culturelle avec une aspiration forte au partage du capital symbolique. La préoccupation prioritaire est de donner aux enfants « leur chance dans la vie » dans une société vécue comme complexe.
Il y a donc à favoriser la responsabilité de la population, du citoyen pour une action culturelle publique qui mette au cœur la relation dans la multiplicité des enjeux des territoires.

En conclusion, il s’agit d’outiller cette relation. L’aspiration sur le terrain à cette co-responsabilisation de l’action est signifiée par l’apparition de nouveaux termes comme « co-élaboration », « co-construction », mais cela dépasse difficilement le stade de l’énoncé d’un état d’esprit pour s’incarner en actes. Vouloir considérer cette impulsion réclame alors de mettre en œuvre les conditions d’une véritable prise de parole et de proposer les outils adaptés pour l’ensemble des acteurs. Co-élaborer et mutualiser doivent être accompagnés des outils qui permettent leur mise en œuvre réelle.

Co-écriture Tertius et Jean-Louis Bonnin,
consultant, ex-directeur des affaires culturelles de Nantes

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