Le comportement des publics face à l’offre

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[Extrait des actes du congrès « Les constructions de public – Pratiques et territoires en partage », Pamproux, octobre 2006, organisé par l’Agence régionale du spectacle vivant de Poitou-Charentes]

Le « comportement des publics » n’existe pas en soi : il n’existe que par rapport à un objet situé dans un contexte. Nous vous invitons à considérer que le comportement des publics :
— d’une part, s’inscrit plus largement dans la question des relations qu’entretiennent les habitants à l’offre culturelle d’un territoire, ainsi que dans leur propre rapport à la culture, à leurs pratiques, à leurs attentes,
— d’autre part, suppose de prendre en compte les « représentations », les analyses implicites, les subjectivités de l’ensemble des acteurs de cette relation dont les professionnels, les différents partenaires, les politiques, etc.
Ce qui doit être central si l’on veut comprendre les enjeux, c’est la relation et l’analyse de cette relation : toute cette connaissance
(co-naissance) doit être développée pour qualifier la relation, l’informer, la valoriser, la mettre au centre…
C’est là que se trouve le cœur, le levier. En effet, seul le « regard sur », c’est-à-dire qui observe l’autre, nous soustrait à cette dynamique de la relation, nous maintient dans la croyance que nous ne sommes pas impliqués, ainsi que les autres acteurs, dans ce qui se joue. C’est l’ensemble du processus qu’il convient de prendre en compte…
De la question des publics à celle du rapport à la population
— quels enjeux ?
— quelles conséquences en termes d’animation d’équipe et de « culture professionnelle » ?
— quelle méthodologie ?
— quels effets sur la décision culturelle ?

Quels enjeux donc ?
Si l’objectif est bien « l’élargissement des publics », c’est-à-dire l’élargissement de la base sociale des publics, nous ne pouvons rester enfermés dans cette notion de « public » car il n’y a de public que de quelque chose et ce « de » suppose d’abord de saisir l’objet dont il y a public pour pouvoir discerner ce dernier.
En fonction de tel ou tel type d’offre, se constituent des coalitions ou des regroupements éphémères, selon les mots de Jean-Louis Fabiani 1, de plus en plus précaires, en raison notamment de l’intensification de la concurrence entre les offres dites culturelles de toute nature et de toute provenance… (le choix ne se fait pas qu’entre des offres dites culturelles)…
Pour nous, considérer la population et son / ses territoires, c’est entrer dans l’épaisseur des rapports sociaux, c’est prendre en considération la complexité de la réalité territoriale et humaine, c’est se donner la possibilité de saisir les pratiques culturelles des individus formant cette population dans leur(s) logique(s) singulière(s) de sociabilité (la sociabilité étant une dimension déterminante des pratiques). Avec le philosophe Luc Carton, nous disons : « Tout ce que la population est capable de faire est, depuis très longtemps, au-dessus de ce qu’on l’autorise à faire ».

Quelles conséquences en termes d’animation d’équipe
et de « culture professionnelle » ?
Jusqu’à présent, l’essentiel de la professionnalisation dans le champ culturel s’est faite en centrant la construction des identités professionnelles sur l’objet, sur l’œuvre, sur la diffusion plutôt que sur la relation à la population, au territoire, sur le potentiel relationnel de l’art et de l’artiste et leur capacité à construire du territoire, à faire entrer en dialogue…
Cela pour dire que le déplacement des compétences des professionnels de la culture est à chercher / à opérer du côté d’une « politique de la relation » 2, les changements en cours plaçant de plus en plus clairement le professionnel en situation de co-opération, de co-élaboration, d’accompagnement : position souvent fort éloignée du rôle de prescripteur qui fut donc longtemps au cœur des métiers culturels.

Quelle méthodologie ?
Nous allons, très rapidement, partir d’exemples d’interventions, d’études et d’accompagnement de la décision.
Commençons par l’exemple de Champigny-sur-Marne en 1997-98 : cette étude a été « fondatrice » en matière d’étude territorialisée des publics. Ce qui est remarquable dans cette étude, c’est le fait même qu’il y ait eu une commande de la ville entrant / acceptant la problématisation telle qu’elle a été énoncée :
— au départ, nous étions devant une demande de connaissance des publics et de connaissance des fréquentations dans le cadre d’une réflexion générale concernant la politique culturelle voulue par les élus et conduite par la directrice des affaires culturelles, Danièle Bellini…
— en réponse, nous avons proposé, dans le cadre de la procédure d’appel d’offre, une approche différente centrée sur la relation de la population à l’offre culturelle.
Pourquoi avoir « travaillé » la demande de la collectivité et permis son évolution ?
1) Pour permettre de dépasser la stricte connaissance des publics des institutions culturelles, et ainsi saisir / comprendre l’éventail le plus large des pratiques culturelles des habitants, identifier la relation que la population entretient avec l’offre culturelle présente dans le territoire et l’image qu’elle se fait de l’offre…
2) Pour connaître les attentes de la population : y a-t-il des attentes vis-à-vis de l’offre publique dans son territoire de vie ? Qu’est-ce que la population attend de sa ville dans ce domaine ? De quelles natures sont ces attentes ?
3) Et nous disons bien « relation de la population à l’offre culturelle » ce qui suppose de prendre en considération les deux pôles de cette relation :
— d’une part, comment la population dans sa diversité sociale, d’âge, en fonction de sa localisation dans la ville (de son quartier)… perçoit et fréquente / utilise l’offre culturelle qui lui est faite ?
— et comment, d’autre part, les professionnels, les décideurs perçoivent, analysent le public, la population, ses pratiques culturelles… quelles sont leurs « représentations », leurs analyses implicites ou explicites à cet égard ? … et un état des lieux subjectif : quelle(s) idée(s) les acteurs de terrain se font-ils du public, de leurs publics dans leurs différents domaines d’intervention ? À quels enjeux renvoie cette question des publics de l’action culturelle pour eux-mêmes, dans leur pratique et dans les objectifs qu’ils s’assignent ?

Second point de méthode
Il s’agit de ne pas reproduire au niveau local les études conduites au national sur les pratiques culturelles des Français, mais bien plutôt en utiliser les enseignements pour élaborer un protocole d’étude pertinent partant de la problématique du territoire et de la commande politique.
Les évaluations avec des indicateurs « clés en main » ne permettent pas vraiment de « saisir » les spécificités d’un territoire et de sa problématique ; il faut donc partir de la commande politique et travailler le « territoire local » pour construire des indicateurs spécifiques à ce territoire et à sa population.
La question n’est pas de reproduire mais de faire émerger une problématique propre à un territoire.
Notre démarche d’étude se fonde sur l’élaboration de postulats s’appuyant sur des études à caractère national, permettant :
— d’une part, d’utiliser le référentiel général constitué par ces études et de ne pas rechercher des données déjà connues et mises au jour,
— et d’autre part, de confronter et d’approfondir ce référentiel dans un territoire donné, avec sa population, son histoire, ses pratiques sociales singulières, ses institutions, ses modes de décision et de gestion.

Troisième point de méthode tout à fait essentiel
Considérer que les personnes interviewées dans le cadre des entretiens individuels sont capables d’exprimer et d’analyser leur propre rapport à la culture, leurs pratiques et leurs attentes, pour peu qu’on leur en suppose, et que l’on se mette en position d’écoute avec les dispositions méthodologiques adéquates 3.
Il ne s’agit pas de faire un sondage mais bien d’être à l’écoute des attentes de la population d’un territoire donné et d’être attentif à saisir les ressources de ce territoire et à alimenter sa dynamique culturelle et artistique. Pour cela, la méthode et les outils mis en œuvre sont au service d’une approche qualitative : des questionnaires comprenant de nombreuses questions ouvertes et surtout des entretiens approfondis […]

Quatrième point de méthode
Associer étroitement les équipes professionnelles du champ culturel local au processus, y compris au déroulement même de l’étude dans toute la mesure du possible :
— car la volonté de faire évoluer le rapport à la population suppose le changement dans la conduite des équipes, ce qui doit être anticipé et accompagné,
— en effet, la question de l’élargissement de la base sociale des publics, interroge, modifie les représentations et les pratiques des professionnels, ainsi que la réflexion des politiques.
Nous considérons que l’étude « des publics » :
— doit permettre d’être un lieu d’élaboration
— un temps d’accompagnement
— et un temps de production collective de savoirs…
Concrètement cela suppose :
— des groupes de travail thématique avec les équipes, les professionnels ainsi que des groupes de travail thématiques et transversaux mettant en présence des services différents dans une ville,
— des séminaires de réflexion : exemple, à Champigny, un programme de séminaires initié par la direction des affaires culturelles, conduit par l’Observatoire des politiques culturelles de Grenoble, auquel nous avons participé.

Actuellement, avec la Communauté d’Agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines, nous mettons en place un processus de travail avec des ateliers impliquant l’ensemble des acteurs culturels du territoire et, de façon transversale, les acteurs du développement économique, de l’urbanisme, des sports et loisirs.

Quels effets sur la décision culturelle ?
Les politiques culturelles conçues essentiellement sur des logiques prescriptives et a-territoriales ont fait long-feu et précisément la crise du spectacle vivant en est un symptôme des plus vifs.
Il nous semble que la condition est de travailler sur la relation à la population et ses territoires, les complexités et « l’épaisseur » de ses pratiques.
Ce qui suppose une logique de changement des décisions et des managements au cœur de laquelle s’inscrit la responsabilisation des différents acteurs : politiques, professionnels et population donc.
La situation actuelle nous semble favorable à une évolution dans ce sens.

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