L’action culturelle publique

0

de l’entre-soi à la relation

Ce texte a été produit en 2006 – en concertation avec Danièle Bellini, directrice des Affaires Culturelles de Champigny-sur-Marne – dans la perspective d’une réflexion-bilan de la ville de Champigny-sur-Marne, dix ans après le processus d’évaluation de 1997 conduit par Tertius à la demande de la ville et en partenariat avec la DRAC Île-de-France et l’Observatoire des politiques culturelles de Grenoble.

Les politiques culturelles que nous connaissons aujourd’hui doivent être replacées dans une histoire de longue durée pour tenter d’en saisir les contours, les éléments de dynamique et les effets à long terme.

Si l’on s’en tient à ces quarante dernières années, elles ont été marquées par l’émergence de la culture comme objet de politique publique, plongeant ses origines dans un continuum politique allant de l’après-première guerre mondiale, au Front Populaire, au régime de Vichy puis à la Libération, émergence cristallisée par la création d’un ministère des affaires culturelles confié à André Malraux, porteur d’un grand dessein de démocratisation culturelle.

Tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, cette idée de politique publique de la culture a fait son chemin, non sans difficultés et risques de revirement. Il semble que nous soyons aujourd’hui dans une phase de sécularisation de ces politiques publiques – certains diront de « banalisation » : la nécessité d’intégrer la dimension culturelle à l’action publique n’est en effet quasiment plus contestée.

Il reste que ce mouvement s’effectue sur un lent mais durable renversement du poids respectif des différentes collectivités publiques : l’État central poursuit son retrait, tandis que les collectivités territoriales montent en charge depuis les années 1970, la dernière arrivée étant la collectivité régionale.

Forces et faiblesses des politiques culturelles

Les effets bénéfiques de ces politiques culturelles ont été indéniables :

– elles ont permis des progrès considérables dans l’équipement des villes dans de nombreux domaines, en particulier pour la diffusion du spectacle vivant, pour les enseignements artistiques, la lecture publique, pour la protection et la mise en valeur du patrimoine…
– elles ont dopé la professionnalisation du champ culturel et donné naissance à de nouveaux métiers,
– elles ont permis de soutenir et de promouvoir la création artistique, aussi bien pour le cinéma, la danse contemporaine, le théâtre, les arts de la rue et du cirque, la musique, les arts plastiques et visuels.

Par contre, ni la croissance de l’offre, ni l’institutionnalisation de l’action culturelle n’ont produit les effets de démocratisation souhaités. Plus exactement, les résultats des études portant sur les pratiques culturelles ont montré que la seule augmentation de l’offre culturelle n’entraînait pas mécaniquement l’élargissement de la base sociale de la fréquentation, loin s’en faut. De plus, les comparaisons européennes en matière de fréquentation du théâtre, par exemple, place la France sensiblement en retrait (17 % de la population en 2001) par rapport à la moyenne européenne (27 %) et se situe nettement derrière le Royaume Uni, l’Allemagne, l’Italie, la Suède.

Quelles peuvent être les explications de fond à cette situation, explications qui, non seulement, intégreraient les effets de la stratification sociale sur les pratiques culturelles, mais qui interrogeraient l’appareil culturel lui-même dans ses logiques de fonctionnement à la fois politique et professionnelle ? L’essentiel de l’action culturelle s’est faite sous l’égide des valeurs dominantes de la conversion à une culture posée comme référente et universelle – fut-elle d’avant-garde – et son corollaire la prescription placée au cœur des identités professionnelles, renvoyant dans les limbes de l’inculture la grande masse de la population. S’est ainsi engagée un long dialogue de sourds entre le « nous savons ce qui bon pour vous » des prescripteurs, et le « ce n’est pas pour moi » des récepteurs supposés.

Ce schéma d’action culturelle a souvent été expliqué comme la résultante de l’imposition de modèles culturels d’un État républicain éducateur et centralisateur… Certes, mais s’agit-il de la seule explication ? Pourquoi ces postures de conversion et de prescription ont-elles trouvé un si fort écho dans nombre de politiques culturelles de collectivités locales parmi les plus en pointe historiquement dans le domaine culturel et en particulier en matière de décentralisation théâtrale ?

Si les réponses à ces questions relèvent des acteurs eux-mêmes et des chercheurs, par contre, les effets de ces choix sont bien d’actualité : on ne disqualifie pas culturellement, pendant plusieurs décennies, la grande masse de la population, sans devoir un jour en assumer les conséquences.

Il s’agit, aujourd’hui, de mettre la relation au cœur des politiques culturelles, de sortir de l’illusion de l’élitisme pour tous, pour aller vers la responsabilisation de chacun des acteurs de la « chaîne culturelle », des décideurs à la population elle-même, en passant par les professionnels et les artistes qui souhaitent, pour tout ou partie de leur recherche, s’impliquer dans la société.

De l’élitisme pour tous à la responsabilité culturelle de chacun : quelles peuvent être les pistes de travail ?

La réhabilitation de la « demande » c’est-à-dire, au fond, de l’altérité.

La politique quasi exclusive de l’offre, non seulement a fait disparaître la « demande », mais aussi toute capacité à supposer qu’il puisse y en avoir une. Alors que dans le même temps la production d’œuvres ouvertes a cru, donnant précisément toute sa place au récepteur, parfois jusqu’à le considérer comme co-producteur de l’œuvre par certains artistes – posture initiée par Marcel Duchamp dès l’Entre-deux-guerres -.

Il s’agirait en quelque sorte aujourd’hui que l’institution culturelle se mette au diapason de la production artistique : prendre pleinement en considération la population comme un acteur de la dynamique culturelle et artistique.

Il faut s’emparer des acquis en matière de problématiques et de connaissance des « publics de la culture » et des pratiques culturelles. La connaissance des publics a fortement progressé en termes d’études. Pour autant, l’articulation entre ces savoirs, leurs conséquences sur l’action culturelle et l’action des professionnels n’est pas construite. Et il s’agit de s’emparer de ces analyses, non pas comme d’une « sociologie du soupçon », mais comme une connaissance (co-naissance) à partir de laquelle élaborer la relation à la population et aux publics.

De la prescription à la relation

Ces travaux de sociologie montrent en particulier une croissance sensible des pratiques dites amateurs, quels qu’en soient le cadre et les domaines. Ils soulignent également la propension à s’impliquer dans des processus artistiques, dans des expériences esthétiques ou dans la conception et la mise en œuvre de projets culturels de toute nature.

Ces observations confortent tous les artistes et les acteurs culturels qui agissent d’ores et déjà dans une relation étroite avec la population, mais au-delà, elles interrogent les ressorts même de l’action culturelle publique : que donne-t-on à vivre à la population comme expérience artistique, à une époque où elle dispose de plus en plus de moyens technologiques accessibles permettant tout à la fois de recevoir des contenus et d’être en interrelation avec eux dans une posture de production ?

Comment reconnaît-on l’autre dans sa capacité à produire, à inventer, à s’évaluer, à juger d’un résultat ? Quels nouveaux modes de relation mettons-nous en place pour faire le chemin qui va de la prescription à l’implication et donc à la co-construction du sens de l’action culturelle publique ?

On le voit ces interrogations vont au-delà d’hypothétiques « nouveaux territoires de l’art », einième forme d’entre-deux sur le chemin de l’institutionnalisation de la culture : elles concernent l’ensemble des acteurs, culturels ou non, agissant peu ou prou dans une logique de service public, dans un territoire donné.

Territoire(s) de vie, territoire(s) de production

Mais de quel territoire parlons-nous ? « Territorialiser l’action publique » est devenu un impératif ces dernières années. Mais le territoire renvoie à une réalité complexe, composite, contradictoire. Si l’on se place du côté de la population, les territoires de référence sont multiples, entre territoires de vie, territoires d’identité, territoires imaginaires. Cette multiplicité renvoie aux tensions du fait culturel aujourd’hui, une des sources essentielles des conflits de notre planète, mais aussi sources d’invention, de création, de renouvellement des représentations du monde et des esthétiques.

Comment l’action culturelle publique peut-elle nourrir cette dynamique de renouvellement ? Quelles conditions réunir pour que les territoires de vie de la population soient aussi des espaces de production comme ils sont des espaces relationnels, identitaires et chargés d’histoire(s) ? Les pouvoirs publics n’ont pas vocation à maîtriser la vie culturelle mais plutôt à créer les conditions de sa dynamique, à la soutenir et à formaliser l’expérience de manière à en permettre la mémoire et la transmission.

Ces premières pistes de travail sont destinées à engager une réflexion sur les politiques culturelles, sur de nouvelles formes de participation de la population et des différents acteurs, culturels ou non, pour alimenter un processus qui aboutisse à renouveler les finalités de l’action culturelle publique et ses modalités de mise en œuvre.

Claude PAQUIN et Geneviève GOUTOULY-PAQUIN
Janvier 2006

Comments are closed.