L’accompagnement et l’analyse des pratiques

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Pour contribuer à renouveler les politiques publiques de la culture, des termes tels que « co-élaboration », « co-construction » ont été mis en valeur. De nouvelles pistes de travail ont émergé. Des pratiques de gouvernance impliquant les différents acteurs dans des processus d’élaboration des orientations de politique culturelle ont été initiées par certaines collectivités publiques. Ces changements en cours placent de plus en plus clairement le professionnel en situation de médiation, de co-opération, d’accompagnement, de pilotage d’équipe-projet. Ainsi, cette évolution du champ culturel met en jeu de façon croissante les dimensions de la relation dans l’activité professionnelle elle-même. Ce renversement de perspective dans la conduite des politiques culturelles suppose d’être instrumenté, outillé. Il apparaît de plus en plus que les professionnels de la culture ont besoin de lieux, d’espaces de réflexions, d’échanges pour traduire les évolutions de leurs métiers, pour exposer en groupe leurs pratiques professionnelles, les confronter, clarifier les difficultés rencontrées, les analyser dans toutes leurs dimensions institutionnelles, organisationnelles, techniques.

Quel est cet outil ?
De manière générique, cette modalité s’appelle l’analyse des pratiques professionnelles. Exprimée en une phrase, l’analyse des pratiques est faite par les acteurs eux-mêmes, avec le groupe comme soutien, de façon à travailler la capacité à la coopération ainsi que les conditions qui la permettent. De plus, nous conduisons ce processus avec l’objectif associé de transmettre cet outil aux participants.
L’ensemble est centré sur des situations concrètes de travail dans le but de transformer l’expérience vécue en objets d’analyse et en production de savoirs, développant ainsi l’expertise de chacun. Cette modalité permet d’élaborer, à partir des problématiques des participants, des projets en cours et leurs difficultés de réalisation, de coproduire de la connaissance, du « modifiable » et des propositions précises et fiables.
Dans ces groupes d’accompagnement et d’analyses des pratiques professionnelles (pouvant du reste réunir aussi bien des artistes, des responsables associatifs que des « professionnels de la culture ») : chacun(e) se fait « ethnologue » de sa propre pratique en s’ancrant dans celle-ci, en mettant en jeu son expérience et les difficultés rencontrées. En ce sens, cette démarche peut contribuer à une évaluation partagée des projets et des actions.
Le travail d’analyse des pratiques est conduit à partir d’un « protocole » de plusieurs pages, remis à chacun des participant(e)s.
Il leur est demandé en amont d’identifier une situation professionnelle précise qu’ils souhaitent mettre au travail en raison des difficultés, des « nœuds », de la complexité qu’elle comporte. Sans entrer dans les détails, les modalités de choix de la situation mise en jeu peuvent varier selon le contexte des « séminaires » : en intra dans un établissement, dans un service de collectivité ou bien en formation ouverte dans un centre de formation par exemple.

La transmission de l’outil
Les temps d’analyse des pratiques professionnelles prennent toute leur épaisseur lorsque l’outil lui-même est diffusé aux participants en les impliquant dans l’animation même des séances.
Cela leur permet de s’approprier la démarche et de l’utiliser dans leurs propres situations de travail : ainsi, progressivement, chacun(e) sera invité(e) à le mettre en œuvre dans son contexte professionnel et sera accompagné dans la mise en place de cette méthodologie.

Nous pourrions intituler l’ensemble de ce processus : « du passeur à la passerelle ». Effectivement, quand le passeur s’en va, que reste-t-il ? Si par contre, il a co-construit une passerelle avec les personnes concernées, elle permet de continuer le travail ! Régulièrement, après la fin de ces séminaires, les professionnels aspirent à prolonger cette modalité de travail qui permet la mise en place des conditions de la coopération et le font par l’intermédiaire d’un blog propre au groupe.

Les cadres d’intervention peuvent être très divers
1) Auprès des équipes d’établissements culturels (médiathèque, musée, théâtre…), dans une direction de la culture, avec une équipe artistique…
Concrètement, dans une collectivité, dans des établissements, quels types de problématiques peuvent être travaillées avec cette approche ? Notre pratique montre que les axes de travail sont multiples :

—    aider à élaborer et formuler un projet culturel de territoire, un projet de service, un projet d’établissement à l’exemple du chantier conduit à Arras pour l’Abbaye royale de Saint-Vaast comprenant musée, médiathèque, conservatoire et office culturel,
—    développer la transversalité entre services,
—    travailler collectivement à la résolution de situations conflictuelles dans les équipes culturelles,
—    développer la capacité à travailler ensemble dans le champ culturel,
—    co-élaborer des outils d’évaluation des actions culturelles : par exemple à Champigny-sur-Marne actuellement où le service culturel travaille à la co-élaboration d’outils de connaissance et de suivi des publics qui fréquentent les différentes propositions culturelles de la ville. Cela en s’inscrivant dans une volonté d’analyse de leurs propres pratiques de coopération,
—    accompagner aux changements dans les métiers de la culture : par exemple, pour le Conseil général du Bas-Rhin, l’intervention a eu pour but la montée en compétence de l’équipe de la direction de la culture sur la territorialisation de son action, pour une meilleure prise en compte des contextes territoriaux. Était alors en jeu le passage d’un profil d’instructeur de dossiers de demande de subvention à un profil d’agent de développement culturel,
—    dans des médiathèques, travailler sur les difficultés d’accueil des populations dites « sensibles » et voir en quoi ces difficultés permettent de retravailler sur les modes de fonctionnement et les orientations de l’établissement.

2) Ou également dans des lieux de formation et d’enseignement tels que par exemple à l’Université, à l’Observatoire des politiques culturelles qui le propose dans le cadre de son master direction de projet culturel ou bien encore le CNFPT.

Pour traduire au mieux ce processus d’analyse et d’accompagnement des pratiques professionnelles, rien de tel que des extraits des propos tenus par les personnes qui ont vécu ce travail :

C’est un outil que je trouve très efficace pour l’analyse de nos situations de travail et aussi pour ouvrir des perspectives face à des blocages ou à des difficultés […] et sans vraiment donner des solutions toutes faites. Il donne la possibilité à chacun d’être créatif grâce à ses propres ressources et à sa propre créativité. C’est un outil clair et souple d’utilisation.
Ce que j’apprécie c’est comment on peut faire travailler des gens ensemble : la notion de co-construction avec cette notion de tiers-inclus qui est quelque chose que j’apprécie, de pouvoir me mettre dans cette situation de tiers-inclus.
Je souhaite continuer à travailler avec cet outil, avec mon équipe, sur des domaines choisis ensemble dans la perspective de trouver de nouveaux projets.

Responsable de projets culturels dans une collectivité territoriale

C’est à la fois un outil simple, abordable et facile d’appropriation pour permettre de travailler les relations de travail à différents niveaux. Cela permet d’échapper aux affects, à l’émotionnel, aux ressentis et de mettre à plat des relations de travail, ce qui fonctionne, ce qui coince.
[…] C’est un outil qui permet un cadre collectif de travail parce qu’il est simple. C’est vraiment un outil de changement que je trouve intéressant parce que cela peut susciter l’appropriation et l’adhésion d’une équipe.

Responsable des relations avec le public et de la communication – théâtre de ville

[…] beaucoup de choses sur lesquelles j’ai avancé […] pris de l’assurance […] beaucoup plus facile pour présenter un projet, à en parler et aussi à le défendre et à savoir comment le faire. […] Une chose qui m’avait beaucoup marqué dans ce travail : comment on pouvait donner une place aux partenaires que l’on souhaite solliciter dans le processus même de création, donc les partenaires municipaux, de la région, du département, comment on les invite à venir participer à un projet ? Donc la question du comment et de qui sont véritablement ces personnes. […] cela permet d’échanger pas seulement sur le projet mais aussi sur les valeurs qui le sous-tendent.

Directrice d’une compagnie de théâtre

J’ai un DESS « management projets innovants » (qui date de 15 ans) et je voulais prendre du recul par rapport à ces méthodes de management de projets culturels traditionnels, que je considérais comme devenues obsolètes.
[…] Là, c’est bien, parce qu’on présente une méthodologie innovante qui est basée sur l’écoute, sur la mise en situation des difficultés et tout ça pour co-inventer des solution.
[…] Cette notion de co-invention est importante dans la méthodologie car ça permet d’aller chercher au fond de soi en écoutant les autres, aller chercher cette créativité en fait qui existe en soi.
Cette méthodologie permet d’avancer dans son travail avec des matériaux assez inédits, comme l’émotion, le partage, l’écoute et d’ouvrir d’autres voies, d’autres pistes […] d’éviter les solutions toutes faites rationnelles ou « rationalisantes ». On fait souvent des raccourcis et là la méthodologie permet de ne pas trop faire ces raccourcis-là.
Habituellement, quand on fait des formations de ce type-là ou des formations de management de projet, etc. : on sort de la formation et puis on n’arrive pas à mettre en place ! Et là, ça se met en place, ça s’est fait un peu tout seul ! […] de l’autre côté, comme cela donne des résultats assez rapides, cela donne une assurance qui permet d’avancer encore un peu plus vite.[…]

Chef de service dans un établissement culturel, scientifique et technique

L’outil en question produit de nouvelles façons de travailler la relation, de travailler dans la co-responsabilité, une nouvelle façon de travailler les processus d’évaluation collectivement avec l’interne et avec l’externe (aussi bien les partenaires – financeurs ou pas –, les publics, les artistes, etc.).
La dernière dimension sur cet outil : c’est l’idée de partir des freins et des difficultés comme étant les moteurs et les sources de changement et d’évolution des pratiques. C’est un dispositif / c’est un outil qu’on peut utiliser en bloc pour mettre en travail une difficulté, un dysfonctionnement, pour construire un groupe de travail, pour faire maturer un groupe…
[…] Je retiens aussi dans cet outillage donc l’écoute, la confiance, la bienveillance : ce sont des choses que j’emporte et que je garde parce que la bienveillance, en tout cas, ce n’est vraiment pas une notion que j’avais pu entendre par ailleurs, à laquelle je ne pensais pas forcément. Et j’en sens tout l’apport, parce que je l’ai expérimentée justement.
Je repars également avec la possibilité de pouvoir créer des espaces de travail où l’on prend le temps d’être ensemble, de se mettre à la place de l’autre […] où on redonne une place à l’analyse, à la réflexion et à l’invention, […] et où on sait surtout comment faire pour amener cette analyse, cette réflexion et cette invention.
[…] Je vais repartir avec de vrais outils pour remettre en place ces espaces d’écoute, d’analyse et de réflexion ensemble.

Responsable des relations aux publics dans un théâtre de ville.

[…] À chaque fois, on est parti d’une situation professionnelle concrète pour apprendre à analyser en groupe, de manière collaborative, de façon à produire des hypothèses, des solutions que j’ai trouvé souvent innovantes. C’est une nouvelle façon de faire qui permet de regarder autrement une difficulté, d’élargir les représentations et d’apprendre à se mettre à la place de…
Pour cela, on nous transmet une méthode avec des outils dont un protocole, avec un cadre très précis et quatre étapes : le tout dans un climat de bienveillance et de confiance.
Et c’est un vrai temps d’expérimentation puisse que ça nous permet d’expérimenter l’outil dans le cadre de la formation ici, à Paris, mais aussi de l’expérimenter dans notre cadre professionnel : ce qui permet de faire des allers-retours et d’intégrer complètement l’outil et d’être dans de la progression.
Cela m’a permis de comprendre autrement les notions de co-élaboration et de co-responsabilité. Parce que souvent, on a tendance à porter tout, tout seul. Du coup, il faut apprendre à mieux travailler ensemble et à mieux partager cette responsabilité. On a parlé beaucoup d’engagement ce qui me paraît vraiment important.
Grâce aussi a un cadre bien posé, un contrat partagé, cela permet aussi cet engagement.
Cela m’a permis aussi de voir que parfois ce que l’on peut considérer comme ne fonctionnant pas ou comme étant un échec : finalement cela n’en est pas un. C’est une étape d’un travail global, il faut être en capacité de l’identifier et de le remettre au travail.
Cela m’a appris aussi à regarder autrement une situation, à essayer de faire un « pas de côté », de se dire que, finalement, nos difficultés sont nos alliées et qu’on a souvent les ressorts en soi pour avancer.

Responsable de l’action culturelle dans un parc naturel régional.

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