La participation des habitants dans les études commanditées.

Entretien par Marie-Christine Bordeaux

Article publié dans la revue l’Observatoire des politiques culturelles n° 40, été 2012.

Sujet privilégié de la plupart des débats contemporains dans les politiques culturelles, les publics et, plus récemment, les « populations » ou les « habitants » sont les grands absents de ces débats, auxquels ils ne participent pas car ils n’y sont généralement pas invités. Si la démocratisation culturelle et ses limites dans le système culturel actuel font couler beaucoup d’encre, la mise en œuvre concrète de la démocratie culturelle est peu abordée, sauf dans des réseaux qui se présentent comme alternatifs par rapport aux politiques mises en place. Or, l’évaluation des politiques culturelles peut être un moment important de publicisation, c’est-à-dire d’information, de mise en visibilité et de débat public incluant les populations, à condition que cette participation soit pensée et mise en œuvre de manière consciente et délibérée.

Comment, en tant que responsables d’études dans le domaine culturel, percevez-vous le thème de la participation des habitants à la culture ?

Notre agence est spécialisée dans le développement culturel au service des collectivités publiques et des acteurs culturels. Nos attachons une importance particulière à l’ancrage de nos démarches dans les territoires, et au fait que les acteurs des territoires concernés soient bien partenaires du processus de travail. La formule « participation des habitants à la culture » a une dimension discutable, car elle présente implicitement la culture comme quelque chose d’extérieur aux personnes. Si l’on désigne par ce terme les productions issues des milieux professionnels de la culture, cela semble pouvoir se justifier. Mais lorsque, par « culture », on entend aussi la culture du quotidien, qui inclut notamment les langues, la pluralité linguistique, on voit bien que cette extériorité est inopérante, et qu’on ne peut pas penser la culture – et donc les politiques publiques afférentes – sans ceux qui la vivent et qui la portent. Cela remet en question les politiques culturelles traditionnelles et leurs modes opératoires, dans la mesure où elles s’attachent d’abord à une culture de référence, et sont centrées sur la question de l’accès à cette culture élaborée en dehors de la sphère de la culture vécue.

En ce sens, par exemple, l’étude-action que nous venons de réaliser à la demande de la DRAC (1) de Guyane (2) tendant à mettre en valeur la pluralité des langues de Guyane, à doter la Guyane d’une politique linguistique et des moyens de sa mise en oeuvre, se situe au cœur de ces politiques culturelles qui ne constituent pas une politique publique sectorielle de plus, mais une dimension transversale et donc essentielle des politiques publiques conduites par l’État et les collectivités territoriales. Lorsque nous avons mis en place le dispositif d’étude-action, la demande de participation était importante : beaucoup d’acteurs, fortement impliqués, souhaitaient être associés et pouvoir échanger, d’autant que la demande émanait des ateliers des États généraux de l’Outre-mer (2009). Dans une étude de ce type, permettre l’expression des acteurs et garantir la co-présence de points de vue différents et divergents est indispensable. Par ailleurs, il nous manquait des données importantes sur les populations concernées, faute d’études préalables sur les rapports à la culture et aux cultures en Guyane. Dans une première phase de l’étude, nous avons donc réalisé 124 entretiens, pour la plupart individuels, la deuxième étape de l’étude, qui associait les professionnels et un large éventail d’acteurs de la société guyanaise, a été collective. Nous avons pour cela organisé et animé 9 ateliers : 3 ateliers territorialisés, c’est-à-dire privilégiant l’approche des réalités culturelles et linguistiques dans 3 territoires donnés ; 4 ateliers thématiques à Cayenne (Culture, éducation et formation, autres services publics et médias, gouvernance du futur Pôle linguistique de Guyane) ; 1 atelier au sein de la DRAC de Guyane ; enfin, un atelier constitué uniquement de jeunes gens et de jeunes filles, les jeunes constituant, sur certaines communes, jusqu’à 70% de la population.

En quoi vos méthodes d’enquête incluent-elles la participation des habitants ? À quelles conditions une commande institutionaelle peut-elle faire l’objet d’une appropriation par la population ?

On est là sur la fameuse question de « la demande » : on va vers les habitants écouter la demande, mais le travail que nous faisons est au-delà de l’écoute de la demande (qui maintiendrait alors l’autre dans une situation d’attente de réponses et non pas de participation) : il s’agit de poser un cadre de réflexivité sur les pratiques culturelles et artistiques de la personne, sur la relation concrète qu’elle entretient avec l’offre culturelle qui lui est faite, etc. Participer signifie, pour nous, que les personnes produisent une réflexion au même titre et de même valeur que les professionnels : comment reconnaît-on l’autre dans sa capacité à produire, à inventer, à s’évaluer, à juger d’un résultat ? Quels nouveaux modes de relation mettons-nous en place pour faire le chemin qui va de la prescription culturelle à l’implication et donc à la co-construction du sens de l’action culturelle publique ?

Pour qu’il y ait participation des habitants, il faut être très précis sur les formes, les contenants proposés afin que chacun puisse produire une pensée. Il ne suffit pas de dire : « vous êtes dans un atelier participatif, allez-y, nous vous écoutons ! », on serait dans l’instrumentation ou dans la bonne conscience.

Pour nous, il s’agit de mettre au coeur la relation et de travailler les deux pôles de la relation – pour produire cette réflexivité. Ces deux pôles sont d’un côté les habitants, de l’autre la sphère culturelle en tant que champ professionnel. Travailler sur la relation accompagne les uns et les autres à changer de regard.

Ainsi, nous venons de commencer une étude pour la ville des Lilas en Seine-Saint-Denis. L’étude, selon le cahier des charges, « doit être axée sur la relation entre les habitants et l’offre culturelle ». Cela suppose de prendre en considération :

– d’une part, le pôle constitué par les habitants eux-mêmes et leurs rapports à l’offre culturelle, mais aussi leurs propres conceptions de la culture, leurs pratiques, leurs attentes et leurs aspirations,

– d’autre part, le pôle constitué par les représentations, les analyses, les subjectivités de l’ensemble des acteurs de cette relation, notamment les professionnels, les différents partenaires, les élus.. Comment les professionnels, les décideurs perçoivent, interprètent le public, la population, le territoire… ?

Ce qui doit être central, nous semble-t-il, si l’on veut comprendre la dynamique culturelle locale, c’est l’analyse de cette relation et de la manière de l’informer, de la valoriser, de la mettre au centre. Quelles sont ses inventivités, ses potentialités, ses freins, voire ses blocages ? A minima, cette relation relève de l’écoute réciproque, qui devrait être une pratique ordinaire dans la culture ; mais le but, c’est que cette relation se construise par rapport à des processus de décision de nature politique.

Comment une étude peut-elle être participative du point de vue des habitants ?

Le plus important est de mettre en oeuvre les conditions d’une véritable prise de parole. Cela veut dire qu’il faut considérer l’ensemble du processus à l’oeuvre : entretiens qualitatifs auprès de la population, entretiens et ateliers avec les professionnels, les élus, les responsables d’associations, présentation publique des résultats, et enfin, parfois, séminaires de formationaction.

Dans les entretiens, l’habitant est considéré dans ce qu’il a à dire et à nous apprendre, et non dans sa maladresse ou son manque d’expertise. Il ne s’agit pas simplement de recueillir des attentes et des pratiques mais au cours de l’entretien, nous travaillons avec la personne et, souvent, au-delà de ce qu’elle pourrait « se supposer » capable de produire.

Concrètement, ces entretiens diffèrent dans leur méthode des entretiens dit semi-directifs (avec questions) ou non directifs (ouverts), et sont construits de manière à accompagner la personne dans sa réflexion afin d’analyser ensemble la situation. Nous développons dans l’entretien une situation de co-réflexion, avec des dispositifs adaptés, c’est-à-dire à la fois des outils pour soutenir la parole – des outils dits projectifs comme par exemple le photolangage – et une progressivité dans l’entretien qui instaure une réflexivité sur leurs expériences.

Les ateliers avec les professionnels, des élus, des associations sont bien entendu élaborés à partir de problématiques différentes selon les terrains et selon les contextes. Ils durent une demi-journée et regroupent de 20 à 25 personnes en moyenne qui sont invitées (ou peuvent demander à l’être). Elles reçoivent, avec l’invitation, un document détaillé sur la problématique de l’atelier. Les règles de dialogue ne reproduisent pas les hiérarchies locales. L’atelier n’est pas un simple lieu de circulation de la parole : il est rythmé par deux moments où chacun prend le temps de réfléchir et de reformuler par écrit puis à l’oral. Si bien qu’un bon atelier est un atelier où le groupe prend le temps de se taire… et d’être dans une écoute active des autres. Notre rôle est de permettre l’expression des acteurs et de garantir la coprésence de points de vue différents et divergents.

Tout est enregistré, et une transcription intégrale, exception faite du nom des personnes qui ont tenu les propos consignés et d’une correction des maladresses inévitables du langage oral, est mise à disposition. Cette transcription est ensuite thématisée, et redistribue les différentes interventions en fonction des thèmes. Au terme de ces deux étapes, la démarche entreprise localement n’est pas terminée et pourra se poursuivre, en recourant aux ressources que nous avons créées pour que les acteurs puissent s’en emparer.

Du côté du pôle des professionnels, ce type de dispositif contribue à créer les conditions de la participation de la population, et à faire évoluer le rôle des professionnels, de la prescription à l’accompagnement. Concrètement, nous faisons en sorte, dans toute la mesure du possible, de partager les outils méthodologiques mis en oeuvre au cours de la mission en invitant les professionnels à l’observation participante, à réaliser eux-mêmes de courts entretiens et à conduire des réunions selon un protocole permettant la coproduction des analyses et des propositions.

Pourquoi ces ateliers sont-ils réservés à des professionnels ?

Nous pourrions inviter les habitants à participer aussi aux ateliers, considérant que la dimension individuelle de l’entretien ne facilite pas la perception et l’expression d’enjeux collectifs, mais la prise de parole en public des habitants face aux professionnels de la culture crée des situations fortement dissymétriques dans l’aisance de la parole, dans le rapport au pouvoir, et de plus cette participation ne règle pas le problème de la représentativité par rapport à la population globale. Lorsque des « habitants » participent à des discussions publiques, ce sont rarement de « simples » habitants qui s’expriment, mais bien souvent des responsables associatifs. Il nous paraît essentiel d’éviter de mettre en place des dispositifs présentés comme participatifs, qui risquent d’exposer des habitants à une confrontation avec des acteurs pour qui la parole publique est une compétence professionnelle, d’autant plus que la plupart des personnes choisies pour les entretiens sont peu habituées à fréquenter l’offre culturelle proposée.

La présentation publique des résultats de l’étude donne toute son ampleur à la contribution des habitants. En effet, la présentation publique, tout comme le document final, font une large place aux propos échangés au cours des entretiens et c’est un moment privilégié qui permet de faire entendre la parole des personnes interviewées dans l’espace public.

Ces paroles sont portées par des artistes ou des personnes inscrites dans des processus artistiques :

– en Province Nord de la Nouvelle-Calédonie : Pierre Gope, auteur dramatique kanak et comédien, avec sa compagnie,

– à Saint-Quentin-en-Yvelines, ce sont deux conteurs, Ludovic Souliman et Luc devèze – compagnie de l’Aphone – qui ont porté les paroles des habitants,

– et en Guyane, les lycéens de l’option théâtre du lycée de Kourou dirigés par leur enseignante, Isabelle Niveau.

Il s’agit donc de se poser la question suivante – et cela à toutes les étapes du processus : à quelles conditions la parole des habitants peut-elle réellement s’amplifier et prendre place dans l’espace public ?

Vous essayez d’instituer une situation juste de parole…

On entend beaucoup de mots-valises tel que la co-construction, la participation. Mais cela a du mal à dépasser le stade de l’étendard ou de la justification, alors qu’il s’agit de les inscrire dans un espace de changement. Depuis 20 ans que nous intervenons, nous constatons qu’une évolution se produit et s’inscrit maintenant dans une préoccupation de plus en plus affirmée. Si Champigny-sur-Marne (1996-97) a été précurseur en la matière, depuis 2002, les sollicitations vont croissant, même si cela reste encore limité. On peut dire que cette nouvelle ingénierie culturelle se situe dans un partenariat avec nous et occupe une fonction spécifique, pendant un temps donné, dans un contexte donné et correspond à une large attente sociale. Cela implique un engagement réel et s’engagent dans ces démarches les collectivités territoriales qui ont déjà une maturité certaine en matière de politique culturelle.

Vous avez déjà employé le terme de tiers. Cela veut dire quoi pour vous ?

Nous concevons notre rôle comme celui d’un élément tiers, qui vient sur le terrain pour réfléchir aux méthodes et aux outils, sans se substituer aux acteurs, dans un esprit de coconstruction. C’est pourquoi nous concevons nos études comme des études-actions, qui s’inscrivent dans une logique d’accompagnement du changement. Le problème est que l’accompagnement demande du temps. Les études commanditées, de plus en plus souvent dans des délais courts, inférieurs à un an, le permettent rarement. Par conséquent, nous apportons cette dimension plutôt dans des formations-actions, certaines d’entre elles pouvant faire suite à des études, après leur présentation publique comme en Province-nord de Nouvelle Calédonie en 2009 et 2010 ou avec le Conseil général du Bas-Rhin en 2010.

Que pensez-vous de la distinction, longtemps opérante pour analyser les politiques culturelles, entre démocratisation et démocratie culturelle ?

Nous nous sentons à l’étroit dans ce type de catégorisation, qui est assez datée du reste : du temps où les problématiques de l’État centralisé étaient prégnantes, et où la révérence culturelle, telle que Bourdieu l’a décrite à propos de la culture légitime, fonctionnait. Aujourd’hui l’opposition semble dépassée, on est dans une autre formulation en passant du « ou » au « et ». Démocratisation et démocratie sont deux dimensions de la vie culturelle. Et dans de nombreuses circonstances, la démocratie culturelle est une condition de la démocratisation : on le constate dès que l’on veut s’adresser aux jeunes spécifiquement.

Il ne s’agit pas seulement de « compléter » l’accès à l’héritage et à la culture savante par une prise en compte de cultures dites minoritaires, populaires ou marginales. Il y a actuellement un vrai besoin, non satisfait, de débattre de la vie culturelle et de ses conditions, et le fait que les professions culturelles se sont beaucoup structurées sur le mode de la prescription – « nous savons ce qui est bon pour vous » –, tend à la protection des identités professionnelles. Tout processus de professionnalisation s’accompagne d’une tendance à l’autonomisation. Il nous faut être attentif à ce phénomène ainsi qu’à celui qui amènerait au repli sur le public des « fidèles », un public-expert comme le dit une certaine sociologie, résultat de cinquante ans d’action culturelle publique à la française. Ces nouveaux espaces de paroles citoyennes sur la culture peuvent très vite devenir un nouvel espace confortant, dans le même mouvement, l’omniprésence de ce public et la marginalisation des populations qui, majoritairement, n’ont pas la parole. C’est pourquoi la participation des habitants à la culture ne peut se faire qu’en mettant en oeuvre des outils précis et exigeants produisant des situations de « juste parole » dans l’espace public.

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Notes :

1 – Désormais : direction des affaires culturelles (DAC).
2 – Étude de définition et de faisabilité « Pôle d’excellence dans le domaine de la politique linguistique et des traditions orales », Agence culturelle Tertius, direction régionale des affaires culturelles de Guyane, avec la contribution de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France – ministère de la Culture et de la Communication, avril 2011.

L'Observatoire des politiques culturelles N°40

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